Lorsque j'étais une oeuvre d'art by Schmitt Eric-Emmanuel

Lorsque j'étais une oeuvre d'art by Schmitt Eric-Emmanuel

Author:Schmitt, Eric-Emmanuel [Schmitt, Eric-Emmanuel]
Language: eng
Format: epub, mobi
Tags: Roman
Publisher: Le Livre de Poche
Published: 2012-02-21T03:55:56+00:00


Les retrouvailles furent encore plus tendres que prévu. Fiona qui d’ordinaire ne regardait qu’en avant, vers la mer ou vers la toile de son père, Fiona qui ne se retournait jamais, Fiona me vit arriver de loin. Me guettait-elle ? M’attendais-elle ?

– Papa, voici Adam !

– Ah, Adam, quel bonheur !

La joie nous encombrait tant que, pour ne pas être ridicules, nous nous sommes embrassés. Hannibal fit fraîchement résonner ses baisers sur mes joues tandis que Fiona, rougissante, me frôlait.

– Comment va notre voyageur ?

– Je ne veux plus voyager, répondis-je. Je ne souhaite que venir ici, chaque jour, et contempler le monde à travers la fenêtre de votre toile.

– Très bien, alors je continue, dit le paysagiste. Nous parlerons plus tard.

Hannibal s’était donné comme tâche de fixer sur la toile cet instant où l’air n’est ni marin ni terrestre mais où il est l’air de la plage. Il y avait deux facilités qu’il voulait éviter : représenter l’air du grand large, un air léger, marin de part en part, salé, iodé, azuréen, ou reproduire l’air terrestre, un air pesant, saturé, gonflé d’effluves, où remontent les parfums du sol, des végétaux et des activités humaines, plus une haleine qu’un air. Lui voulait fixer l’air limitrophe, l’air de la plage, un air pour crabes et pour lichens, là où deux mondes se joignent. Par un mélange de verts, de bruns et de bleus, il y parvint avant le soir. Fiona et moi ne cessions de nous extasier sur sa réussite.

– Assez de compliments, dit Hannibal en dirigeant vers moi ses beaux yeux bleus pâlis par la vie. Parlons de notre cher Adam. Nous avons lu les journaux, Fiona et moi, et nous avons suivi l’affaire.

– L’affaire ?

– Le bruit qu’a fait Zeus-Peter Lama à Tokyo. Comme d’habitude. Quel est ton point de vue ?

– Mon point de vue ?

– Tu ne vas pas me dire que, même si tu travailles pour Zeus, tu partages ses opinions. J’ai trop confiance dans ta sensibilité pour le croire. Tu parles toujours de peinture en allant droit à l’essentiel.

– Quand je parle de la vôtre, peut-être. Quant à Zeus-Peter Lama, je… je ne suis pas impliqué de la même façon.

– C’est-à-dire ?

– Je n’ai pas d’avis. Je ne sais pas avec précision ce qu’est son art. D’ailleurs je m’en moque. Il me suffit que les autres estiment que c’en est.

– Selon toi, est-ce de l’art ?

– Ce n’est peut-être pas beau mais…

– Non, je ne te parle pas de ça. Beau ou laid, peu importe, du moment que cela existe et fait rêver. Sa dernière sculpture par exemple : qu’en penses-tu ?

Il me considérait en souriant avec ses prunelles opalines, attendant ma réponse. Je jetai un regard inquiet à Fiona qui, choquée par la tournure violente que prenait la conversation, vola à mon secours.

– Papa, je crois que tu ennuies Adam.

– Non, je ne l’ennuie pas. Je le gêne mais je ne l’ennuie pas. Quel jugement portes-tu sur sa dernière sculpture ?

– C’est-à-dire…

– L’as-tu vue ?

– Pas sous tous ses aspects…

– Peu importe, l’as-tu vue ?

– Oui.



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